C’est la dernière semaine de mai. Tu as 28 appréciations de bulletin à rédiger, dont trois pour des élèves avec un PPS ou un PAP, et exactement la même sensation de néon que l’année dernière — celle de te dire que tu vas encore finir ça dimanche après-midi à la table de la cuisine. Ça te parle ? Bon.
Cette année, deux trois choses ont changé. D’abord, la liste des outils d’IA qui sortent en première page quand tu tapes “IA appréciations bulletin” en français s’est sérieusement étoffée : Mistral (le souverain français), Copilot avec son intégration Éducation nationale, MagicSchool (l’américain qui parle maintenant français), Khanmigo (Khan Academy en VF), Pearltrees IA (le français déjà intégré dans pas mal d’ENT). Ensuite, la CNIL a publié en 2025-2026 deux FAQ dédiées à l’usage des systèmes d’IA dans les établissements scolaires, et le ministère de l’Éducation nationale a annoncé une IA souveraine maison pour la rentrée 2026-2027. Et puis le couperet du 2 août 2026 approche : le règlement européen sur l’IA classe l’éducation en haut risque selon l’Annexe III, dès lors qu’un système d’IA participe à la notation ou à l’accès à un établissement. Ce que les landings d’outils ne te disent pas, c’est ce que toi, prof principal, tu fais concrètement jeudi 17h entre la sixième heure et le conseil de classe.
C’est ce qu’on règle ici.
Ce qui a changé cette année
Selon plusieurs remontées du terrain (notamment chez Ludomag et l’expérience documentée de professeurs de SEGPA en janvier 2026), environ 40 à 60 % des enseignants français utilisent désormais l’IA pour la rédaction administrative — et la majorité de cet usage concerne les appréciations de bulletin et les bilans périodiques. Le chiffre qui doit te faire ralentir, c’est celui de l’enseignement adapté : les bilans pour élèves à BEP (Besoin Éducatif Particulier), les comptes-rendus d’ESS (Équipe de Suivi de la Scolarisation), et les appréciations qui accompagnent un GEVA-Sco sont exactement les textes où on glisse le plus facilement des données personnelles dans un outil d’IA sans contrat de sous-traitance en bonne et due forme.
Deux choses sont vraies en même temps :
- Les outils sont maintenant matures. Bien utilisés, ils te font gagner environ quatre heures sur un cycle classique de 30 élèves.
- Ils te mettent en porte-à-faux — toi ou l’établissement — dès que tu colles le nom de l’élève, son trouble, son notification MDPH ou ses notes dans un outil qui n’a pas de contrat de sous-traitance signé selon l’article 28 du RGPD.
La CNIL, le DPD académique, le ministère de l’Éducation nationale et la plupart des chefs d’établissement disent tous la même chose depuis 2024-2025 : coller des données identifiables d’élève dans un outil d’IA sans contrat de sous-traitance, c’est une violation de l’article 28 du RGPD, parce que le fournisseur d’IA reçoit alors un “dossier scolaire” sans qualification de sous-traitant. Ton établissement peut avoir un contrat avec Mistral (via l’offre Éducation nationale), avec Microsoft 365 Education, avec Google Workspace for Education. Ton établissement n’a presque sûrement pas de contrat avec le ChatGPT gratuit, le Claude gratuit, le Gemini gratuit, ou la page web d’un outil américain dans laquelle tu tapes sans même créer de compte.
Cette distinction-là, c’est celle que la plupart des enseignants ne mesurent pas. Et du coup, tout le reste découle de ça.
Les cinq outils côte à côte
Chaque outil a une forme différente. Choisis celui qui colle au stack de ton établissement — pas celui qui a la plus jolie page d’accueil.
Mistral — l’option française souveraine
L’IA française. Le ministère de l’Éducation nationale a noué un partenariat fort avec Mistral, et l’offre “Le Chat” propose un usage gratuit pour les enseignants français. Données traitées en Europe, hébergement souverain, conformité RGPD par défaut.
- Posture CNIL/RGPD : Hébergement européen, contrat de sous-traitance disponible pour les établissements, données utilisateurs non utilisées par défaut pour l’entraînement (à confirmer selon ton offre). C’est l’option la plus simple à défendre devant ton DPD académique.
- Prix : Le Chat est gratuit pour les enseignants français. Offre Mistral Enterprise pour les établissements qui veulent un contrat de sous-traitance formel.
- Export : Copier-coller dans Pronote, EcoleDirecte, SACoche, SCONET, ENT régional. Pas d’intégration native Pronote/EcoleDirecte à date de mai 2026.
- Idéal pour : Tous les enseignants français qui veulent une posture RGPD propre sans avoir à négocier un contrat avec un fournisseur américain. C’est le défaut recommandé en 2026.
Copilot Éduc’IA (Microsoft 365 Education)
Si ton établissement est en Microsoft 365 Education — et c’est le cas de beaucoup de collèges et lycées en France — Copilot est déjà accessible avec le contrat de sous-traitance qui va avec.
- Posture CNIL/RGPD : Contrat de sous-traitance Microsoft, hébergement dans l’UE selon le contrat de l’établissement. À vérifier avec ton chef d’établissement et ton DPD que la région de données est bien configurée sur l’UE.
- Prix : Inclus dans la licence Microsoft 365 Education A3/A5 selon l’établissement.
- Export : Intégration native Word/Excel/Outlook, ce qui veut dire que tu peux générer l’appréciation directement dans un document Word que tu colles ensuite dans Pronote.
- Idéal pour : Enseignants en collège/lycée avec établissement Microsoft 365 Education. L’intégration Word/Outlook fait gagner du temps quand tu enchaînes appréciations et mails aux familles.
MagicSchool — Générateur d’appréciations
L’outil américain numéro un mondial pour les enseignants en 2026 (plus de 5 millions d’utilisateurs, 160 pays). Interface en français, plus de 80 outils gratuits, le générateur d’appréciations en fait partie.
- Posture CNIL/RGPD : Contrat de sous-traitance (DPA) disponible pour les licences établissement/circonscription. La version gratuite n’inclut pas le contrat de sous-traitance — donc pas de données identifiables dedans.
- Prix : Tier gratuit avec quota mensuel ; licences établissement sur devis.
- Export : Export Google Docs. Pas de connecteur Pronote/EcoleDirecte natif.
- Idéal pour : Établissements internationaux, lycées bilingues, ou enseignants déjà familiers avec l’outil. Pour un usage français pur, Mistral est plus simple à défendre.
Khanmigo — Générateur gratuit de Khan Academy
L’assistant IA de Khan Academy. Ton conservateur, aligné sur les programmes, et la marque Khan Academy est connue des familles. Le générateur d’appréciations est gratuit sur khanmigo.ai/report-card-comments.
- Posture CNIL/RGPD : Khan Academy publie une politique de confidentialité solide, mais reste un éditeur américain. Pour des données identifiables d’élèves français, il te faut vérifier avec ton chef d’établissement qu’un cadre contractuel existe — sinon, traite l’outil comme non-identifiable uniquement.
- Prix : Gratuit pour la version générateur ; Khanmigo for Teachers (offre complète) autour de 40-44 €/an par enseignant.
- Export : Copier-coller.
- Idéal pour : Premier brouillon générique sans données identifiables, ou comme modèle de ton. La couverture française est moins riche que la couverture anglophone.
Pearltrees IA — l’intégré français
Pearltrees est déjà déployé dans pas mal d’ENT français et de collectivités. Leur module IA s’appuie sur des modèles européens et s’intègre directement dans l’environnement déjà connu de l’Éducation nationale.
- Posture CNIL/RGPD : Éditeur français, hébergement UE, contrat de sous-traitance disponible. Si ton ENT a déjà Pearltrees déployé, c’est l’option avec le moins de frictions administratives.
- Prix : Selon le déploiement ENT de ton établissement/collectivité.
- Export : Intégré dans l’environnement Pearltrees, qui est lui-même connecté à ton ENT régional.
- Idéal pour : Enseignants dans des académies où Pearltrees est déjà déployé via ENT. Pas la peine de demander un nouveau marché public.
Du coup, lequel tu prends ?
Trois profils d’enseignant, trois réponses différentes :
- Prof des écoles cycle 2/3, classe de 25-28 élèves : Va sur Mistral Le Chat. C’est gratuit, c’est français, c’est conforme par défaut. Notes par élève dans un document personnel, puis prompt par élève avec les quatre wrappers ci-dessous avant de coller dans le LSU ou le bulletin papier.
- Prof principal de collège/lycée, 60-90 élèves répartis sur plusieurs classes : Si ton établissement est Microsoft 365 Education, Copilot dans Word te fera gagner du temps. Sinon, Mistral avec un master-prompt structuré.
- Enseignant spécialisé (SEGPA, ULIS, ITEP) ou coordinateur ULIS : Mistral Enterprise ou Copilot avec contrat de sous-traitance de l’établissement. Et la couche PPS/PAP ci-dessous est non négociable, pas une recommandation. Aucun des cinq outils ne te donne le contrôle fin sur la formulation des bilans d’élève à BEP que tu peux obtenir avec un prompt que tu écris toi-même.
Les quatre prompts de sécurité qu’aucun outil ne fournit
Bon, voilà la partie qui compte vraiment. Chaque appréciation d’IA que tu colles dans Pronote ou le LSU devrait être enveloppée dans ces quatre contraintes, peu importe quel outil l’a rédigée. Copie et adapte à ta discipline et ton niveau.
1. Le filtre des formulations négatives
Reformule cette appréciation pour qu'elle ne contienne AUCUNE
phrase du type "ne peut pas", "a des difficultés à",
"échoue à" ou "n'est pas capable de".
Remplace chaque formulation négative par une formulation
de compétence en construction :
"développe X avec l'appui spécifique de Y."
Maintiens la précision de l'évaluation.
2. La couche PPS/PAP (uniquement pour élèves à BEP)
Cette appréciation concerne un élève avec un PPS ou un PAP actif.
Utilise une formulation de positionnement (compétence acquise,
en cours d'acquisition, en construction, à consolider) plutôt que
"pas encore atteint" ou "en dessous du niveau attendu".
Chaque énoncé de progrès doit être rattaché à une compétence
spécifique du socle commun ou à une condition d'appui — pas à
la capacité générale de l'élève.
3. La limite RGPD
Cette appréciation sera publiée aux familles via Pronote ou le LSU.
N'inclus PAS : détails familiaux, comportement hors temps scolaire,
références médicales ou thérapeutiques, citations verbatim des
paroles ou productions de l'élève, ou comparaison avec d'autres
élèves de la classe.
4. La neutralité en cas de note basse
Si la moyenne sous-jacente est inférieure à 10/20, n'utilise pas
de formules qui suggèrent un "échec" ou un "retard".
Utilise "en cours d'acquisition de [compétence]" ou
"n'a pas encore atteint le niveau de maîtrise attendu pour
[item de compétence précis du socle commun]".
Ces quatre wrappers font, à eux quatre, plus que n’importe quelle fonctionnalité d’outil pour ton stress de fin d’année. En fait, l’effet combiné, c’est que l’appréciation se lit comme quelque chose qu’une collègue expérimentée aurait pondu dimanche après-midi — sauf que toi tu l’as écrite mardi 16h pendant ton trou, avec la classe partie depuis longtemps.
Ce que ça veut dire pour toi concrètement
- Si tu enseignes en cycle 2/cycle 3 : Mistral plus les quatre prompts de sécurité te bouclent la semaine de bulletins. Compte 45 minutes par classe au lieu d’un week-end.
- Si tu enseignes au collège/lycée : Copilot si ton établissement est en Microsoft 365 Education ; sinon Mistral gratuit avec les wrappers.
- Si tu es enseignant spécialisé (ULIS, SEGPA, ITEP) ou coordinateur : Mistral Enterprise ou Copilot avec le contrat de sous-traitance de ton établissement, et chaque prompt enchaîne avec la couche PPS/PAP (#2) en tête, puis le filtre des formulations négatives (#1). Traite les quatre prompts comme non négociables.
- Si tu es formateur académique ou IEN dans le numérique : Les quatre prompts SONT la formation, pas l’outil. Choisis celui que ton académie a validé et passe le temps du stage sur les wrappers — pas sur l’interface.
- Si ton académie interdit l’IA pour le bulletin : Utilise les prompts comme modèle de rédaction pour toi. Le filtre des formulations négatives et la couche PPS/PAP sont de la bonne pratique pédagogique, peu importe qui rédige.
Ce que ça ne règle pas
Les limites honnêtes, avant de cliquer sur “Générer” :
- Aucun outil ne remplace ton jugement professionnel. Tu signes l’appréciation. L’IA n’a pas vu l’élève en octobre quand elle a enfin levé le doigt en histoire pour citer un poème. Toi, si.
- Aucun outil n’attrape une hallucination. Si l’IA invente un “appui spécifique” qui n’a jamais été dans le PPS, ça passe sauf si toi tu le repères.
- Les outils gratuits sans contrat de sous-traitance ne sont pas sûrs pour les données PPS/PAP — point final. Pas “probablement OK”. Pas “tant que je mets que les initiales”. L’article 28 du RGPD ne fait pas exception pour les initiales quand l’IA peut ré-identifier à partir du contexte.
- Ton outil de bulletins a ses caprices. Pronote, EcoleDirecte, SCONET, SACoche, LSU, ENT — chacun a ses limites de caractères et ses règles de mise en forme. L’IA ne les connaît pas. Toi, si.
- Le conseil de classe a toujours lieu. Même une appréciation PPS impeccable repasse en relecture par l’enseignant référent ou le coordinateur ULIS. Écris pour ce public-là aussi, pas seulement pour les familles.
- Règlement européen sur l’IA au 2 août 2026 : Dès qu’un système d’IA participe à la notation elle-même — pas seulement à la rédaction descriptive — il bascule en haut risque selon l’Annexe III. Pour la rédaction d’appréciations sur une note que tu as déjà donnée, on est encore en dehors. Mais c’est la ligne que tu surveilles dès que l’outil se met à proposer des notes de lui-même. Voir aussi les deux FAQ CNIL sur l’IA dans les établissements scolaires.
Pour conclure
Bref. Tu as 28 appréciations à écrire cette semaine. Le calcul dit ceci : les quatre prompts de sécurité ci-dessus, combinés à un outil approprié, te ramènent de six heures à environ 90 minutes — et la version 90 minutes est en un sens plus sûre que la version six heures, parce que les prompts s’occupent du filtre des formulations négatives que toi, à la onzième appréciation, quand t’es crevée, tu ne fais plus aussi bien.
Choisis ton outil selon ce que ton établissement a validé, pas selon la landing page. Pose les wrappers. Signe chaque appréciation avec le même jugement pédagogique que tu as toujours eu.
Si tu veux une routine guidée pas à pas — les prompts adaptés par cycle, le module SEGPA/ULIS et le rappel calendrier pour la prochaine campagne de bulletins — notre cours gratuit IA pour enseignants : routine de 5 prompts de fin d’année est exactement fait pour cette semaine-là.
Quel outil tu ouvres en premier pendant la semaine des bulletins ? Et lequel des quatre prompts de sécurité tu fais déjà sans y penser ?
Sources
- CNIL — Deux FAQ sur l’utilisation des systèmes d’IA dans les établissements scolaires
- CNIL — Enseignant : comment utiliser un système d’IA dans le cadre de vos missions ?
- CNIL — Livret enseignants « Protégez la vie privée de vos élèves »
- Éduscol — Collège : les bilans
- Ludomag — IA et bulletins scolaires : l’expérience concrète d’une prof de SEGPA (janv. 2026)
- PodEduc — Utiliser l’aide de l’IA pour rédiger des appréciations sur le bulletin
- La Prof COZ — Des bulletins scolaires personnalisés grâce à l’IA
- Pix — Ouverture des parcours Pix IA : 1,5 million d’élèves accompagnés en 2026
- Khanmigo — Free AI Report Card Comments Generator
- MagicSchool — Report Card Comments Tool