4 questions d'anamnèse pour les psys dont les patients utilisent ChatGPT entre les séances

La recommandation JAMA Psychiatry est là : interroger sur l'usage de l'IA. Quatre questions à ajouter à ta fiche d'anamnèse, plus une réponse en 3 étapes en séance.

En supervision clinique ce mois-ci, une collègue psychologue décrivait une scène qui devient routine : une patiente sort son téléphone en séance, ouvre une conversation ChatGPT de la nuit précédente, et commence à lire à voix haute — « Je veux que tu entendes ce que ChatGPT a dit sur ma mère… » La thérapeute s’est retrouvée à se sentir, selon ses mots, « bizarre » — moitié clinicienne, moitié relectrice d’un transcript étranger, soudain incertaine si la séance était de la thérapie ou un club de lecture pour conversations IA.

Un autre récit la même semaine : une patiente écrit à sa psy entre les séances, elle est en spirale après une rupture. La thérapeute répond avec le contenant qu’elle utilise toujours. La patiente répond : « C’est bon, j’ai demandé à ChatGPT et il m’a donné un plan en 7 étapes. » La séance qui suit devient une renégociation de ce qu’est vraiment le rôle de la thérapeute.

Si tu travailles comme psychologue clinicien·ne, psychothérapeute reconnu·e ARS, psychiatre, psychanalyste avec ou sans titre, ou travailleur·euse social·e spécialisé·e santé mentale en France, ce ne sont plus des cas isolés. Selon JAMA Network Open, environ 13 % des jeunes adultes utilisent désormais un chatbot IA pour des conseils de santé mentale. Le marché des chatbots de santé mentale est passé de 1,88 milliards de dollars en 2024 à 7,57 milliards projetés pour 2033. Le Viewpoint de Saba et Weeks dans JAMA Psychiatry avril 2026Saba S, Weeks WB. “Patients Use AI — Clinicians Should Ask How.” JAMA Psychiatry. 2026;83(5):543-544 — l’a dit sans détour : les cliniciens devraient maintenant interroger l’usage des chatbots IA aussi systématiquement qu’ils interrogent sommeil, alimentation, exercice et consommation d’alcool.

Le Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM) dans son rapport de 2025 sur l’IA en pratique médicale et la Société Française de Psychologie (SFP) ont émis des recommandations convergentes : l’usage d’IA par les patients devrait être abordé dans l’anamnèse quand le processus thérapeutique en est affecté. Ce qui n’existait pas : une mise à jour côté clinicien pour ta fiche d’anamnèse, plus le cadre de réponse en séance pour le moment où une patiente dit « j’en ai parlé à ChatGPT. »

Cet article est exactement ça. Quatre questions à ajouter à ton anamnèse, la formulation exacte recommandée par le Viewpoint JAMA, une réponse en 3 étapes en séance, et une note de supervision en 2 paragraphes pour ce qu’il faut signaler quand l’usage IA est intense. Plus les points RGPD/CNIL qui manquent dans l’original anglo-saxon.

Ce qui a changé (et pourquoi ça compte pour ton exercice professionnel)

Trois choses se sont passées dans les 12 derniers mois qui remettent à zéro le paysage clinique.

Un. Le marché grand-public des apps IA-thérapie se contracte sous pression réglementaire. Aux USA, Nevada AB 406 (juin 2025) établit explicitement que l’IA ne peut pas fournir de thérapie ou de soins de santé mentale. L’Illinois a passé le WOPR Act. En France, le titre de psychothérapeute est strictement réglementé depuis 2010 (décret n° 2010-534) — seuls les professionnels inscrits au registre national (ARS) peuvent l’utiliser. Une app IA ne peut donc légalement se dire « psychothérapeute » ou « thérapeute ». La CNIL a publié en 2025 des recommandations sur l’IA et les données de santé, et la HAS a actualisé ses recommandations sur le numérique en santé mentale. Wysa a pivoté de « thérapeute IA » vers « compagnon de bien-être / premier pas ». Woebot a été retiré le 30 juin 2025. La catégorie ne disparaît pas ; la catégorie régulée disparaît.

Deux. La littérature peer-reviewed sur l’usage IA côté patient n’est plus mince. L’analyse thématique NIH PMC de Xu et al. (« Shaping ChatGPT into my Digital Therapist », juillet 2025) documente cinq thèmes récurrents dans la façon dont les gens utilisent ChatGPT psychothérapeutiquement : simulation de thérapeute, coaching de ChatGPT dans une modalité spécifique (TCC, IFS, somatique), re-enactment d’événements traumatisants, divulgation de secrets par anonymat perçu, et idéalisation de l’IA comme objective et empathique. Les chercheurs de Brown University ont présenté à AAAI 2025 sur 15 risques éthiques distincts de l’IA comme thérapeute — incluant gaslighting, fausse empathie (« tromperie algorithmique »), invalidation, domination conversationnelle, imposition de solutions, validation de croyances dysfonctionnelles, mauvaise gestion de l’idéation suicidaire, et tromperie anthropomorphique. Ce ne sont pas des opinions. C’est la littérature que tu peux désormais citer dans tes notes cliniques.

Trois. Karen Hao a documenté dans MIT Technology Review en septembre 2025 que les thérapeutes eux-mêmes utilisent ChatGPT pendant les séances sans divulgation. Dans un cas en téléconsultation, une thérapeute a partagé son écran et une patiente a vu ses propres divulgations être collées dans ChatGPT en temps réel. La patiente a décrit le moment comme une trahison. Le code de déontologie des psychologues (SFP, 2012, actualisé 2022) aborde l’obligation de loyauté. La dimension RGPD est encore plus aiguë en France : si tu entres des données patient identifiables dans un système non-hébergé en juridiction adéquate sans accord de sous-traitance propre, c’est un incident au sens de l’article 33 RGPD — déclarable sous 72h à la CNIL.

Le message combiné : l’IA fait partie du paysage clinique. Elle est dans le cabinet, que tu demandes ou non.

Les 4 questions à ajouter à ta fiche d’anamnèse (ou au check-in de début de séance)

Ces quatre questions prennent environ 90 secondes pour la patiente, s’intègrent proprement dans une anamnèse biopsychosociale existante, et te donnent du vrai matériel clinique.

Question 1 — fréquence et modalité

« L’IA évolue rapidement, et beaucoup de personnes me disent qu’elles utilisent des outils comme ChatGPT pour du soutien émotionnel. C’est quelque chose que vous avez expérimenté ? Dans un mois typique, à quelle fréquence vous parlez à ChatGPT, Claude, Gemini ou un autre chatbot IA de sujets personnels ou émotionnels — jamais, quelques fois par an, quelques fois par mois, chaque semaine, ou tous les jours ? »

La formulation recommandée par Saba et Weeks est non-jugeante et normalisante — « beaucoup de personnes me disent » nomme le comportement comme commun avant que la patiente ait à offrir qu’elle est l’une d’elles. L’échelle de fréquence compte : les patients sous-estiment leur propre usage quand on leur demande un chiffre ; l’échelle donne un ancrage.

Ce que ça fait émerger cliniquement : prévalence et pattern. Une patiente « quelques fois par an » et une patiente « quotidienne » sont des cas différents. Les cas d’usage quotidien méritent plus d’attention sur les trois questions suivantes.

Question 2 — contenu et chevauchement avec le cadre thérapeutique

« Si oui, quels types de sujets vous abordez typiquement avec lui ? Des choses que vous seriez aussi à l’aise de partager avec moi — ou vous gardez certains sujets spécifiquement pour ChatGPT et d’autres spécifiquement pour nos séances ? »

Cette question fait émerger le matériel clinique le plus utile. Les patients utilisent souvent l’IA pour les sujets qu’ils évitent en séance — des ruptures qu’ils ne sont pas prêts à confronter, des questions d’identité qui leur font honte, ou de l’auto-critique qu’ils assument que tu invaliderais. La formulation « vous gardez certains sujets spécifiquement pour ChatGPT » nomme le pattern d’évitement sans le confronter directement.

Ce que ça fait émerger cliniquement : les sujets traités hors du cadre thérapeutique. Sois particulièrement attentif si la patiente rapporte utiliser l’IA pour des décisions aiguës (quitter une relation, changer de job, confrontation familiale) — ce sont des décisions où le pattern d’« empathie trompeuse » documenté dans l’étude Brown peut faire de vrais dégâts.

Question 3 — l’IA comme conseillère

« Vous avez déjà demandé à un chatbot IA un conseil sur une décision dans votre vie ? Comment vous avez décidé si suivre le conseil ? Vous avez confronté ça à la perspective de quelqu’un d’autre — ami, famille, moi ? »

Cette question sépare « j’utilise ChatGPT comme journal » (préoccupation clinique mineure) de « je demande à ChatGPT ce que je dois faire » (préoccupation clinique majeure). Le follow-up sur confronter à une autre perspective fait émerger si la patiente traite l’IA comme un input parmi plusieurs ou comme une voix conseillère primaire.

Ce que ça fait émerger cliniquement : la relation de la patiente à sa propre autorité de décision. Si l’IA est la seule voix qu’elle consulte avant d’agir, c’est du matériel clinique qui vaut plusieurs séances de travail.

Question 4 — l’IA dans le lien thérapeutique

« Si vous avez déjà montré à un chatbot IA quelque chose que j’ai dit en séance — ou quelque chose que vous avez écrit sur la thérapie — comment l’IA a répondu, et qu’est-ce que vous avez fait de ce qu’elle vous a dit ? »

Celle-ci est la plus délicate des quatre. Ne l’utilise que si les trois précédentes suggèrent un usage actif d’IA. La question fait un espace pour que la patiente reconnaisse — sans honte — qu’elle a peut-être traité tes interventions à travers ChatGPT avant de les ramener dans le cabinet.

Ce que ça fait émerger cliniquement : la triangulation. Quand une patiente route tes réflexions à travers l’IA avant de décider quoi en faire, le cadre thérapeutique est médié par un tiers qui n’a aucune de ta formation, aucune conscience de la formulation de cas, et un pattern documenté de renforcement sycophantique. Ce n’est pas nécessairement une urgence clinique ; c’est de l’information qui devrait former tes interventions.

Le Viewpoint JAMA Psychiatry par Saba et Weeks (avril 2026) — le document source de la recommandation d’anamnèse en 4 questions Source : Saba S, Weeks WB. “Patients Use AI — Clinicians Should Ask How.” JAMA Psychiatry (2026).

La réponse en 3 étapes quand une patiente lit une conversation ChatGPT en séance

Quand une patiente sort son téléphone et commence à lire ce que ChatGPT a dit sur sa mère, suis cette séquence :

Étape 1 (dans les 30 premières secondes) : contenir sans juger.

Dis quelque chose comme : « Merci de me le montrer. Avant qu’on regarde — qu’est-ce qui est important pour vous que j’en retienne ? » Cette pause fait deux choses. Elle empêche que tu sois positionné·e comme évaluateur·rice d’une conversation étrangère (ce qui fait de la réponse ChatGPT plus le sujet de la séance que la patiente). Et elle oblige la patiente à articuler quoi exactement est important pour elle — ce qui te donne la vraie information clinique.

Étape 2 (dans la séquence suivante) : reconnaître ce que ChatGPT a juste, puis élargir le cadre.

Si ChatGPT a dit quelque chose d’utile (souvent oui, sous forme normalisante vague), reconnais-le : « Ce qui est dit là n’est pas faux. » Puis élargis : « Ce que je peux ajouter, c’est quelque chose que ChatGPT ne sait pas — l’histoire qu’on a partagée toi et moi sur les X derniers mois. Si je mets ça dans l’équation, ça se voit différemment… » Tu te positionnes comme celle qui a le contexte, pas comme concurrente de l’IA.

Étape 3 (vers la fin de la séance) : clarifier la prochaine étape.

Demande explicitement : « Est-ce que ça vous aiderait qu’on convienne que les conversations ChatGPT entre nos séances sont un matériel qu’on regarde ensemble — ou vous préférez les garder pour vous, et on parle juste de ce que vous amenez activement ? » La question explicite décide si l’usage IA devient partie du cadre thérapeutique ou reste un espace parallèle non-thématisé.

La note de supervision en 2 paragraphes

Quand tu amènes le cas en supervision, formule deux paragraphes :

Paragraphe 1 — décris l’usage IA descriptivement. « Patient·e utilise ChatGPT plusieurs fois par semaine, principalement pour des sujets de couple qu’iel évite en séance. A amené activement du contenu IA-généré en séance deux fois dans le dernier mois. Auto-rapport : ’l’IA me comprend mieux parce qu’elle ne juge pas.’ » Garde la description neutre.

Paragraphe 2 — qu’est-ce que tu signales cliniquement. « Ma préoccupation est la triangulation : le·la patient·e utilise l’IA comme arbitre pour des sujets qui devraient appartenir au lien thérapeutique. Le pattern sycophantique de l’IA renforce l’évitement. Plan : sur les 2-3 prochaines séances, thématiser explicitement l’usage IA et demander ce qu’iel obtient de l’IA qu’iel n’obtient pas de moi. » Ça donne à la superviseur·euse la question clinique, pas juste l’observation.

Ce que ça veut dire pour toi

Si tu es psychologue clinicien·ne avec cabinet privé en France

Adapte ta fiche d’anamnèse cette semaine. Prends les 4 questions sans modification pour la prochaine prise en charge. Planifie de discuter en supervision ce mois-ci d’un cas avec usage IA intense pour calibrer ton cadre de réponse en séance.

Si tu travailles en pédopsychiatrie ou avec des adolescents

L’usage IA chez les jeunes (13-25) est 2-3× plus élevé que la population générale. La Question 1 est pour toi pratiquement obligatoire dans chaque anamnèse. Sois particulièrement attentif·ve aux Questions 3 et 4 — la triangulation et la dépendance conseillère est cliniquement matérielle dans ce groupe d’âge.

Si tu es psychiatre avec prescription

L’intersection avec le conseil médicamenteux est délicate : les patients demandent à l’IA des interactions médicamenteuses, des ajustements de dose, et parfois des alternatives à la médication prescrite. La Question 3 doit être étendue avec un niveau de suivi chez les patients sous traitement : « Vous avez déjà demandé à l’IA des questions médicamenteuses — posologie, interactions, alternatives ? Qu’est-ce que vous avez fait de ce qu’elle vous a dit ? »

Si tu travailles en institution (CMP, hôpital, association médicale)

Amène le sujet en réunion d’équipe. Ton institution devrait développer une position institutionnelle avant que chaque pro décide individuellement. La question RGPD (voir ci-dessous) est en contexte institutionnel encore plus aiguë qu’en cabinet privé.

La question RGPD que tu ne peux pas déléguer comme clinicien

Si toi-même tu utilises des outils IA pour l’administration de cabinet (rédaction de comptes-rendus, formulation de courriers, communication patient), s’applique : les données patient ne peuvent pas entrer dans des systèmes non-hébergés en juridiction adéquate sans consentement explicite et accord de sous-traitance propre. ChatGPT free et Claude.ai free sont hébergés aux USA. Même si tu n’utilises que des pseudonymes — la ré-identification avec des combinaisons rares de diagnostics est souvent triviale.

Ce que ça veut dire pratiquement : pour les contenus administratifs liés patient, utilise soit des modèles locaux (LM Studio, Ollama avec Llama 3 ou similaire), soit de l’inférence hébergée en juridiction adéquate (Mistral La Plateforme en région EU, Aleph Alpha, ou des solutions HDS françaises comme Lifen ou Olaqin pour la santé), soit du contenu anonymisé où la ré-identification est structurellement exclue.

Si une patiente te montre une conversation ChatGPT où elle te mentionne par ton prénom — c’est un traitement de données hors de ton contrôle. Tu ne peux pas l’annuler. Ce que tu peux faire : dans le document de consentement éclairé au début du suivi, signaler que l’usage d’applications tierces par le patient est sous sa propre responsabilité et que tu clarifieras les implications quand le sujet émergera en séance.

Ce que ce guide ne peut pas te dire

Il ne peut pas remplacer le cas clinique individuel. Certaines patientes utilisent l’IA d’une façon qui contribue au maintien — une patiente avec phobie sociale qui utilise l’IA comme espace d’entraînement aux conversations n’est pas la même chose qu’une patiente qui utilise l’IA pour éviter la confrontation en séance. Les 4 questions te donnent le matériel ; l’interprétation clinique reste avec toi.

Il ne peut pas remplacer le conseil RGPD. Si tu travailles en institution, passe la question RGPD par ton·ta délégué·e à la protection des données. En cabinet privé, en cas de doute consulte la CNIL ou ton syndicat.

Il ne peut pas remplacer le cadre de ta méthode. Une psychanalyste utilisera le matériel IA différemment d’une praticienne TCC ou systémique. Adapte les étapes à ta méthodologie.

La conclusion

L’IA est dans le cabinet. Demande à son sujet — directement, sans jugement, avec curiosité clinique. Les 4 questions du dessus sont la variante recommandée par Saba et Weeks ; la couche RGPD est l’ajout spécifique à la France.

Si tu veux développer une méthodologie systématique pour intégrer l’IA dans la pratique thérapeutique privée — du consentement éclairé à l’administration RGPD à l’usage IA côté patient — notre IA pour thérapeutes parcourt la discipline end-to-end.

Sources

Développe de Vraies Compétences IA

Cours pas à pas avec quiz et certificats pour ton CV